Interprétation de « Chat et souris associés »

J’ai décidé il y a quelque temps, de reprendre les contes de Grimm depuis le début (ce qui remplace un choix aléatoire qui consistait à ouvrir le livre au pif !) pour les lire à mes enfants, tout en tentant de les interpréter par moi-même…

J’éprouve un réel plaisir à élaborer de telles interprétation (que ce soit des contes ou des chansons récentes), basée sur les méthodes de psychanalyse Jungienne, voici d’autres articles à ce sujet ici et ici. D’ailleurs, je viens de finir un livre d’interprétation de la voie de la femme à travers des contes, mythes, légendes dont on fait des dessins animés et des clips ! J’ajouterai un lien ici lorsque celui-ci sera disponible (très très prochainement, puisqu’il est en test chez des lecteurs !)

Je reprends donc : livre des contes de Grimm, lecture depuis le début ! Et je tombe sur ce 2e conte, « Chat et souris associés », dont je ne connaissais pas la trame et RIEN ne me vient sur le coup. Je n’arrive pas à faire d’associations, je ne comprends pas le lien de tous les symboles et ne saisis pas la sagesse qui en ressort.

Voici ce conte :

Le chat fit la connaissance d’une souris. Il l’assura si bien que ses sentiments envers elle étaient amicaux et chaleureux que la souris se laissa convaincre et finit par accepter de vivre avec le chat, sous le même toit. «Il nous faudra faire nos réserves de nourriture pour l’hiver,» dit le chat, «sinon nous risquons de mourir de faim. Toi, ma petite souris, tu ne peux pas aller partout, tu pourrais te faire prendre dans un piège.» C’était une bonne idée. Ils achetèrent alors un petit pot de saindoux mais ne savaient pas où le cacher. Ils réfléchirent longtemps et, finalement, le chat décida: «Sais-tu ce que nous allons faire? Nous le cacherons dans l’église; on ne peut imaginer meilleure cachette! Personne n’oserait emporter quelque chose d’une église. Nous poserons le pot sous l’autel et nous ne l’entamerons qu’en cas de nécessité absolue.» Ils portèrent donc le pot en ce lieu sûr, mais très vite le chat eut envie de saindoux. Il dit à la souris: «Je voulais te dire, ma petite souris, ma cousine m’a demandé d’être le parrain de leur petit dernier. Ils ont eu un petit, blanc avec des taches marron et je dois le tenir pendant le baptême. Laisse-moi y aller, et occupe-toi aujourd’hui de la maison toute seule, veux-tu?» – «Bien sûr, sans problème,» acquiesça la souris, «vas-y, si tu veux, et pense à moi quand tu mangeras des bonnes choses. J’aurais bien voulu, moi aussi, goûter de ce bon vin doux qu’on donne aux jeunes mamans.» Mais tout cela était faux; le chat n’avait pas de cousine et personne ne lui avait demandé d’être parrain. Il s’empressa d’aller à l’église, rampa jusqu’au petit pot de saindoux et lécha jusqu’à avoir mangé toute la graisse du dessus. Ensuite, il partit se promener sur les toits pour voir ce qui se passait dans le monde, et puis surtout pour trouver encore quelque chose de bon à manger. Puis il s’allongea au soleil. Et chaque fois qu’il se souvenait du petit pot de saindoux, il se léchait les babines et se caressait la moustache. Il ne rentra à la maison que dans la soirée. «Te voilà enfin de retour!» l’accueillit la petite souris. «T’es-tu bien amusé? Vous avez dù bien rire.» – «Oui, ce n’était pas mal,» répondit le chat. «Et quel nom avez-vous donné à ce chaton?» demanda la souris. «Sanledessu,» répondit sèchement le chat. «Sanledessu?» chicota la souris, «quel drôle de nom! Assez rare, dirais-je. Est-il courant dans votre famille?» – «Tu peux dire ce que tu veux,» rétorqua le chat, «mais ce n’est pas pire que Volemiettes, le nom de tes filleuls.»

Peu de temps après, le chat se sentit de nouveau l’eau venir à la bouche. «Sois gentille,» supplia-t-il, «occupe-toi encore une fois de la maison toute seule. Fais cela pour moi, petite souris; on m’a encore demandé d’être le parrain. Le chaton a une collerette blanche au cou, je ne peux pas refuser.» La gentille souris fut d’accord. Et le chat se glissa à travers le mur de la ville, s’introduisit dans l’église et vida la moitié du pot de saindoux. «Rien à faire,» se dit-il, «c’est bien meilleur quand on mange tout seul.» Et il se félicita de son exploit. Lorsqu’il arriva à la maison, la petite souris demanda: «Comment avez-vous baptisé le bébé?» – «Miparti,» répondit le chat. «Miparti? Pas possible! je n’ai jamais entendu un nom pareil. Je parie qu’il n’est même pas dans le calendrier.»

Le chat ne tarda pas à se sentir de nouveau l’eau à la bouche en pensant au pot de saindoux. «Jamais deux sans trois,» dit-il à la souris. «On me demande de nouveau d’être le parrain. L’enfant est tout noir, seules les pattes sont blanches, elles mis à part, il n’a pas un seul poil blanc. Un enfant comme ça ne nait qu’une fois par siècle! Tu me laisseras y aller, n’est-ce pas?» – «Sanledessu! Miparti!» répondit la souris, «ce sont des noms si étranges. Cela ne s’est jamais vu. Ils me trottent dans la tête sans arrêt.» – «C’est parce que tu restes tout le temps ici, avec ta vilaine robe gris foncé à longue natte, tu passes toutes tes journées enfermée ici, pas étonnant que tout se brouille dans ta tête, dit le chat. Voilà ce qui arrive quand on passe sa vie dans ses pantoufles.» Le chat parti, la petite souris fit le ménage dans toute la maison. Pendant ce temps-là, le chat gourmand vida entièrement le pot de saindoux. «Et voilà,» pensa-t-il, «maintenant que j’ai tout mangé, je ne serai plus tenté.» Si repu qu’il s’essoufflait en marchant, il ne rentra à la maison que la nuit, mais serein. La petite souris lui demanda aussitôt le nom du troisième chaton. «Je suis sûr que tu n’aimeras pas,» répondit le chat. «Il s’appelle Toufini.» – «Toufini!» chicota la souris. «Cela parait suspect, ce nom ne me dit rien qui vaille. Je ne l’ai jamais vu imprimé quelque part. Toufini! Qu’est ce que cela veut dire, en fait?» Elle hocha la tête, se roula en boule et s’endormit.

Depuis ce jour, plus personne n’invita le chat à un baptême. L’hiver arriva, et dehors, il n’y avait rien à manger. La petite souris se rappela qu’ils avaient quelque chose en réserve. «Viens, mon chat, allons chercher notre pot de saindoux que nous avons caché pour les temps durs. On va se régaler.» – «Tu te régaleras, tu te régaleras,» marmonna le chat, «cela sera comme si tu sortais ta petite langue fine par la fenêtre.» Ils s’en allèrent et lorsqu’ils arrivèrent dans l’église, le pot était toujours à sa place mais vide. «Ça y est,» dit la souris, «je comprends tout, j’y vois clair à présent. Tu parles d’un ami! Tu as tout mangé quand tu allais faire le parrain: d’abord Sanledessu, puis Miparti et pour finir…» – «Tais-toi,» coupa le chat, «encore un mot et je te mange!»

Mais la petite souris avait le «Toufini» sur la langue, et à peine l’eut-elle prononcé que le chat lui sauta dessus, l’attrapa et la dévora. Eh oui, ainsi va le monde.

Curieuse fin, non ? Une association étrange, non naturelle, qui se termine de la façon à laquelle nous aurions pu nous attendre dès le début, si chat et souris n’était pas lié d’amitié par le temps (et si il n’était pas question de tout le soin qu’apporte le chat pour ne pas se faire prendre par la souris, comme s’il tenait vraiment à cette relation !)

2 nuits plus tard, j’ai rêvé d’un chat, qui se tenait debout comme un humain, et qui portait un pantalon (un espèce de chat botté en quelque sorte) et une voix puissante qui affirmait sans qu’on puisse sentir le moindre doute que : « LE CHAT C’EST LE SOI ».

Ce genre de rêve est connu des psychanalystes… voici d’ailleurs ce qu’en dit Marie Louiz Von Franz dans son livre « l’individuation dans les contes de fées » p179 : « Vous avez probablement observé que la plupart de vos rêves, et je dirai environ 90% de ceux que je vois en séances d’analyse, sont porteurs d’un message sous forme symbolique qu’il nous décrypter par l’interprétation. Mais, de temps à autre, une vois énonce clairement une phrase. On vous rapporte : « J’ai seulement entendu une vois dire… » Ou bien la « voix » est incluse dans une histoire : « Soudain une voix me dit … » Ces ordres ou énoncés oniriques sont toujours très concis et impressionnants, et se rapportent généralement de façon plus directe au problème en cause que les allusions enveloppées que sont les images symboliques. C’est pourquoi la plupart des personnes qui entendent une voix semblable ont le sentiment immédiat qu’elle ne doit pas être discutées mais obéit. Bien qu’elles puissent venir de complexes autonomes et ne doivent pas être suivies sans beaucoup d’esprit critique, on constate habituellement que ces voix viennent directement du Soi, du centre le plus profond de la personnalité, et qu’elles sont porteuses d’un message central essentiel. Ce sont généralement des manifestations de l’inconscient qu’il faut considérer avec beaucoup de sérieux, du fait que celui-ci se montre rarement si précis. »

Bref, tout en gardant bien à l’esprit de rester tout à fait critique vis à vis de ce genre de rêve, on ne peut que ressentir ce sentiment d’importance et d’urgence. Et il me fallut quelques temps (de cogitations) avant de comprendre que c’était à ce conte, que ma voix onirique faisait référence… c’était bien la clef qu’il me manquait pour le comprendre (merci mon inconscient !)

Si le chat représente bien le Soi ou l’inconscient supérieur, que peut représenter la souris ? Les souris sont furtives, malines et très créatives (dans le sens fécondes !) Ce sont des petits animaux d’action qui sont rapides, trouvent des cachettes et savent voler la nourriture aux dépens des autres. Agir pour se nourrir et se reproduire, telles des fonctions conscientes archaïques. C’est pourquoi, je rapproche la souris de la partie du conscient en nous.

Dans ce conte, inconscient et conscient sont alliés. D’autres contes expliquent comment établir une telle relation mais ici, vous y sommes déjà. Le chat prend les devants et pense à stocker de la nourriture pour l’hiver, et semble ainsi prendre soin de la souris. Le conscient se repose entièrement sur les décisions du Soi.

Celui-ci a l’idée de cacher un pot de nourriture dans une Eglise pour les jours difficiles. Mais très vite, il en a envie, et berne la souris pour pouvoir aller manger seul, et ceci 3 fois.

Que représente le pot de Saindoux dans l’Eglise ? De la nourriture riche, composée de graisse, dans la maison de Dieu… ne serait-ce pas un symbole de la nourriture spirituelle disponible dans les plus hautes sphères ? Ainsi le Soi irait se nourrir auprès du grand mystère. Le 3 étant un chiffre sacré (la trinité, mais aussi le fait que l’initiation était donné à ceux qui en faisait 3 fois la demande à l’antiquité, ou encore, dans les pratiques chamaniques, l’importance qu’il faut accorder lorsqu’un symbole nous apparait 3 fois !) semble bien indiqué qu’il se passe ici quelque chose de magique. Quelque chose qui doit être caché à la souris, au conscient.

En effet, l’oeil humain ne peut pas supporter de voir la réalité divine : Zeus n’a-t-il pas tué sur le coup une de ses maîtresse, en lui révélant sa véritable image ?

Le chat pourtant a besoin de cette nourriture puisée directement à la source divine, mais le conscient ne pourrait le supporter, c’est pourquoi il préfère cacher ses activités à son associé de tous les jours. Pourtant, un jour, la souris comprend ce qui s’est tramé derrière son dos ! Et elle se fait dévorer par le Soi.

Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait pas à le savoir. Sans doute le conscient n’était-il pas prêt à faire une telle découverte…

C’est aussi pourquoi il existait des niveaux dans le processus d’initiation antique. La vérité ne peut être donné à un conscient qui n’est pas encore prêt, au risque de l’anéantir ! Bien des contes archaïques démontrent qu’il existait un temps où le conscient était bien plus faible qu’aujourd’hui et qui avait peur de se faire engloutir par des actes de magie. Si celui-ci parle d’Eglise, il faut savoir que ce genre d’histoires populaires, ont été retravaillé en intégrant des données religieuses lors de la christianisation… peut-être qu’à l’origine, ces animaux établissaient leur cachette à proximité d’une source ou d’un arbre sacré ?

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il ne faut parfois pas, précipiter les choses. Il en advient plus de mal que de bien.

Oui, décidément, les contes sont perturbants… tantôt, ils nous invitent à agir, à poser LA question (celle de Perceval au roi Pêcheur) ou au contraire, à rester tranquille, sans agir, et à faire comme si nous ne voyions rien !

Parler ou se taire ! ? Qu’est-ce que nous devons faire ?

La réponse est la confiance en Soi (haha ! confiance en soi ou en Soi ?) et suivre les indications du Chat. Ou pas !