Le pouvoir des lamentations
L’expression des pleurs est une solution naturelle pour éviter la cristallisation des traumatismes dans le corps et la personnalité.
Une solution que nous avons perdue lors de notre éducation.
Dans cet article, je vous propose quelques extraits de l’atelier de la blessure d’amour pour dévoiler le pouvoir des pleurs et des lamentations.
Lamentations de femmes
Décidément, toutes mes réflexions commencent toujours avec une peinture !
Ici, ce fût celle-ci : une femme dont les mains sont cachées et dont les pieds sont des racines qui cherchent désespérément un sol.
Un fond bleu et vert, qui nous parle de guérison et d’émotion… et un symbole d’ « utérunivers » de couleur argenté. Alchimique.
Alors que j’apporte des touches finales (des gouttes blanches) je suis saisie de larmes, de sanglots et de lamentations qui ne sont pas les miennes.
Comme les pieds… elles viennent de mes propres racines. Des mes ascendantes.
Je ressens les lamentations qu’elles n’ont pu exprimer.
C’est violent. Éprouvant.
Je pleure des larmes et des gémissements qui ne sont pas les miens et pourtant… qui sont dans mon sang. Des pleurs féminins de ne pas avoir pu pleurer. Un désespoir d’être né femme et de vivre femme.
C’est lourd.
Mais cela m’amènera à comprendre le pouvoir des « lamentations de femmes », nom définitif de cette peinture intuitive, réalisée en quelques heures à peine.
Derrière la répression des pleurs : la peur de mourir
Me voici en train d’accepter la profondeur de ce désespoir dans le sang.
Accepter le désespoir, cela signifie le ressentir et l’exprimer.
Avec des sanglots mais aussi avec des mots. Car pleurer est l’affirmation du corps tandis que les mots viennent de l’esprit. Et quand ils sont appropriés, les mots facilitent l’intégration du corps et de l’esprit, ce qui favorise le sentiment de liberté.
Accepter le désespoir n’est pas simple. C’est rencontrer son insécurité et sa peur… et toutes les raisons qu’on a eu un jour, de pleurer.
Peut-être avons-nous déjà beaucoup pleurer, voir même « toutes les larmes de son corps » comme on dit. Mais, encore faut-il que les pleurs aient été suffisamment profonds.
Seuls les pleurs aussi profonds que la douleur et la tristesse peuvent être libérateurs.
Le désespoir fait peur, mais nous devons nous rappeler qu’il vient du passé et non du présent.
Notre désespoir, c’est surtout, de ne pas avoir reçu ni l’approbation, ni l’amour de nos parents.
Et ne pas aller pas à la rencontre de ce désespoir, c’est rester coincé à l’état de notre enfant intérieur qui n’a pas guérit de son insatisfaisante relation d’avec sa mère… surtout.
Toutes ces lignées de relation mère – fille.
De ces enfants qui ont eu peur de mourir.
Car une relation négative avec la mère, c’est avoir peur de mourir. Et s’abandonner aux pleurs, c’est revivre cette peur de mourir.
Nous bloquons inconsciemment notre respiration face à cette peur – et de là, nos larmes aussi sont restreintes.
Résister aux pleurs, s’en remplir… c’est aussi remplir d’air ses poumons. Et se sentir ainsi en sécurité – une fausse sécurité !
On le voit chez les petits enfants, où la panique résulte la plupart du temps d’une perte du lien avec sa mère ou son parent. Un jeune enfant séparé de sa mère (parce qu’il ne voit plus son visage ans la foule ou qu’il se retrouve seul avec un étranger par exemple) va s’affoler et se mettre à pleurer ou à crier pour rétablir sa base de sécurité.
Une fois le lien restauré, il se cramponne à cette sécurité qui est le garant de sa survie. Il gardera alors tout l’air en lui, c’est à dire que sa poitrine restera en position gonflée. Cela lui permet de réprimer son sentiment de panique tout en lui donnant un faux sentiment de sécurité provenant de sa capacité de se retenir.
Plus tard, il aura inconsciemment peur de s’abandonner à la respiration et de lâcher prise.
Un lâcher prise, qui serait retrouver finalement l’état de panique et d’insécurité expérimenté pendant l’enfance.
Et de la même manière qu’un enfant se cramponnait à sa mère, adulte il se cramponne aux gens dans sa vie.
Tous les petits enfants s’accroche à leur mère, à son corps et à ses vêtements, car elle représente leur sécurité de baser.
La sécurité représentée par la mère sera progressivement remplacée par un sentiment de sécurité en soi-même et dans son propre corps à condition que l’enfant se soit senti en sécurité dans son lien avec sa mère. Chaque fois que ce lien est menacé, son corps se contracte et sa respiration est entravée. Son sentiment d’avoir besoin d’elle est réactivée et il devient de plus en plus dépendant.
(…)
L’enfant grandit. À chaque fois qu’un parent va lui crier dessus, se produira un effet négatif important sur son corps.
On peut voir que l’enfant souffre d’un choc, car son corps se raidit avant qu’il n’éclate en sanglots. Si on crie tout le temps après lui, il ne réagira plus parce qu’il se sera adapté au stress en maintenant cet état de rigidité ou de tension. Il ne peut plus être choqué puisqu’il se trouve en état de choc permanent, ce qui se voit par la perte des mouvements libres de son corps et de son aisance.
S’il ne peut éclater en sanglots quand il grandit, car les parents ne lui permettent pas et le menacent de punition plus extrêmes, le choc est pire car l’expression des pleurs qui soulage n’est même plus permise.
Pour survivre, il doit faire son possible pour conserver son lien si vital avec le parent. Même adulte, il continuera à mener cette lutte acharnée de survie, un tel schéma de comportement s’étant structuré dans sa personnalité et dans son corps.
Une pression patriarcale à taire les émotions
On peut se demander jusqu’où remonter dans nos racines pour trouver cette toute première entrave aux pleurs. Toute l’histoire de l’humanité a-t-elle vécu la même chose depuis son origine ? Ou cela est-ce plus récent ?
(…)
Le patriarcat soumet les hommes aussi bien que les femmes, par le contrôle des émotions de l’autre, ou au moins le contrôle de l’expression des émotions.
Seules les fillettes avaient encore le droit de pleurer.
Aujourd’hui les pleurs sont ridiculisés pour tous les genres et nombreux sont les parent qui les interdisent ou « vont alors nous donner une bonne raison de pleurer.«
La torture des pleurs entre parent et enfant commencent très tôt. Avec ce fameux débat indémodable du « faut-il laisser un bébé pleurer ou non ».
Là, la biologie a un avis sur la question. Elle nous dit que quand un enfant pleure, il lance un appel à sa mère. Or, si elle ne répond pas, quelle qu’en soit la raison, l’enfant perçoit cette absence de réponse comme une perte de sa mère, c’est à dire, comme une menace pour son existence.
Dans son désespoir il pleurera de plus en plus fort et de plus en plus longtemps, poussé par son besoin d’elle.
Pleurer ainsi épuise l’énergie de l’enfant et il risque alors de se retrouver dans un état de panique, gêné dans sa respiration comme on l’a vu… et donc suffoquant.
Pour se protéger des suffocations potentiellement mortelles, le corps met fin aux pleurs en se retenant d’inspirer —> ce qui fait disparaitre momentanément le sentiment de mort imminente.
L’enfant finit par s’endormir d’épuisement. Pas de fatigue physique uniquement. Mais bien d’épuisement à faire face à la peur de la mort.
Avec le temps, le souvenir de cette expérience sera refoulée, mais le corps, lui n’oubliera pas. Bien sûr, une seule et unique expérience de ce genre ne mène pas à la névrose.
(…)
Les gardiennes des pleurs et les grandes consolatrices
Il y a un temps où la compassion et l’empathie, ces qualités naturellement féminines, étaient pleinement exprimées. Peut-être pas toujours en dehors dans le monde, mais au moins dans les sphères domestiques.
Et je pense que les femmes ont longtemps été les gardiennes des pleurs.
Les violences – grandes ou petites – faites aux femmes et aux hommes pour être accepter dans la culture et la société, ont coupé bien des individus de leurs instincts.
En tant que mères et souvent en tant que grand-mères, les femmes savaient encore consoler. C’est à dire, qu’elles ne coupaient pas les pleurs. Elles restaient présentes à eux, elles les écoutaient pleinement en restant dans leur centre et leur alignement, sans activer leurs blessures ou leurs réactivités de défense.
Elles savaient encore la puissance des larmes et les pouvoirs des lamentations.
Certaines femmes, des prêtresses, gagnaient même leur vie pour les stimuler.
C’était une sagesse naturelle. Et féminine.
Une sagesse connue de tous encore, à l’antiquité où ces prêtresses étaient payées pour se lamenter avec les familles (dans les rituels funéraires) mais aussi lors des célébrations d’Isis et des initiations d’Eleusis.
Certains historiens ont pensé qu’il s’agissait là d’un culte permettant de faire peur aux morts pour qu’ils ne s’attardent pas dans leur famille.
Je pense au contraire, qu’il s’agissait d’une hygiène émotionnelle dont les prêtresses avait la maitrise.
La découvertes des neurones miroir confirme bien que cela permettait à la famille endeuillées et en état de choc, de se libérer du traumatisme par les pleurs.
(…)
À condition, comme nous l’avons vu, qu’ils soient profonds.
Les cris et les comportements démesurés des prêtresses permettaient cela. À la fois, grâce aux neurones miroirs par imitation, mais aussi, en détournant l’attention sur elles. En agissant de façon tellement théâtrales, elles attiraient les regards et permettaient aux familles de se libérer intimement.
Et cela pouvait durer des jours entiers.
Et les individus étaient libres de crier, de se lamenter de douleurs, de se rouler par terre, de se griffer. Les prêtresses entretenaient une véritable catharsis autour d’elles.
Aujourd’hui, les enterrements se font dans la pudeur. On se cache derrière des lunettes noires pour verser quelques larmes.
Plus personne ne crie sa douleur … cela est trop vulgaire ! Et si pleurs il y a, ils restent trop superficiels.
(…)
Parce qu’on confond la force de la retenu avec le pouvoir.
—> Or, la retenu nous emprisonne dans nos émotions alors que l’expression des pleurs profonds nous libère.
(…)
En fait, même si on le voulait, si là maintenant nous le décidions, peu d’entre nous saurait encore pleurer.
Il n’y a pas que le mental qui nous fait retenir nos larmes si salvatrices.
Nous avons aussi mis inconsciemment en place des tensions dans les muscles pour pourvoir nous retenir physiquement. Et ces tensions se sont engrammées avec le temps. Dans l’abdomen, autour du coeur et des poumons.
Rares sont ceux aujourd’hui, qui ont un corps suffisamment détendu dans cette zone pour pleurer facilement et assez profondément.
(…)
Bref, tant que le féminin continue d’être rabaissé et moqué, les émotions et leurs expression vont continuer d’être reniées.
Mais nous pouvons faire un autre choix.
Peu importe que nous n’ayons pas d’enfant ou qu’ils soient déjà grands, nous pouvons être la tante qui écoute, l’étrangère qui soutient les pleurs d’une inconnue dans la rue, ou la grand-mère qui console ses petits-enfants.
Nous pouvons à nouveau être les gardiennes des pleurs et des lamentations.
Un geste oh combien politique et révolutionnaire.
Hautement féministe !
(…)
La confiance de l’écoute
Depuis ce texte, on m’a fait remarquer quelque chose de très intéressant : qu’en est-il de la religion chrétienne et du remplacement de la femme consolatrice par Marie, la Mère qui reçoit nos larmes par l’intermédiaire des prêtres ?
Ensemble nous en avons déduis qu’en s’imposant comme articulateurs du divin, les prêtres catholiques ont pris la place des femmes. Leur intérêt n’étant pas de consoler… mais d’avoir accès aux secrets.
Car oui, les consolatrices étaient aussi des gardiennes de l’Ombre.
Bien entendu, certains prêtres gardaient ces connaissances pour eux, par respect en leurs « ouailles »… mais bien d’autres s’en sont servis comme outils de domination. Certaines grand-mère consolatrices ont sans doute fait pareil ! Rien n’est tout blanc ou tout noir.
Mais que dire alors de l’accueil des pleurs aujourd’hui ?
Comment pouvons-nous faire confiance à celles et ceux qui recevront nos lamentations et tout leur pouvoir ?
Aujourd’hui, elles sont entendues dans l’alcôves des cabinets thérapeutiques. Même si ce sont les mots surtout, qui sont analysés, et les secrets, disséqués, les thérapeutes sont les nouveaux gardiens de l’Ombre.
Mais ils ne sont pas encore des gardiens des lamentations.
Les pleurs restent superficiels et ne libèrent toujours pas. La thérapie (de type PNL) est encore trop masculine dans le sens où elle ne prend pas assez en considération le corps, ses sensations et ses émotions.
Au contraire de l’art thérapie somatique et intégrative 🙂
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